Perspectives

Pourquoi deux personnes n’arrivent pas au même constat

Rédigé par Catherine Zekri | facteurH.ca | 14 sept. 2026, 22 h 08 min 18 s

J’ai assisté récemment, avec un collègue, à une même réunion. Nous avons entendu les mêmes paroles, observé les mêmes échanges. Et pourtant, nous n’avons pas vécu la même réunion. L’une a senti de la collaboration, l’autre de l’exclusion; l’une a entendu une décision claire, l’autre une porte fermée. Ce type de situation est au cœur de nombreux conflits en milieu de travail : entre collègues, entre un gestionnaire et son équipe, entre un conseil d’administration et sa direction générale. Que s’est-il produit? 

Dans la plupart des cas, ni l’un ni l’autre n’agit de mauvaise foi – chacun interprète simplement la réalité à travers des filtres différents.

On appelle ces filtres des heuristiques et ils conduisent à des biais cognitifs. Les comprendre, c’est se donner un avantage considérable pour recadrer les situations, dénouer les impasses et s’aider à progresser au-delà des angles morts.

Que sont les heuristiques et quelle est leur utilité?

Le cerveau humain traite une quantité gigantesque d’informations chaque jour, sans pouvoir toutes les analyser avec le même degré d’attention. Alors il prend des raccourcis – des règles implicites, rapides et automatiques qui permettent de formuler un jugement sans réflexion exhaustive.

Ces raccourcis, que les chercheurs appellent heuristiques, sont remarquablement efficaces au quotidien : ils nous permettent de naviguer des situations complexes et de décider sans être paralysés par l’information. Décrits et systématisés dès les années 1970 par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky, ils ont transformé notre compréhension du jugement humain – au point de valoir à Kahneman un Nobel d’économie.

D’économie? Oui : en recourant à des heuristiques, les humains prennent des décisions non rationnelles plutôt que fondées sur un calcul logique, contrairement à ce qu’on tend à croire (une heuristique en soi!). Ces décisions leur sont parfois si préjudiciables qu’un autre Nobel d’économie, Richard Thaler, a démontré, avec sa théorie du « nudge », comment une architecture de choix bien conçue peut exploiter ces mêmes raccourcis au bénéfice de la personne. Son exemple le plus cité : rendre l’adhésion à un régime de pension automatique plutôt que volontaire fait passer l’épargne-retraite de l’exception à la norme, sans rien obliger. Deux heuristiques y sont à l’œuvre : le biais du présent, qui nous fait préférer une gratification immédiate à un bénéfice lointain même de façon déraisonnable, et l’effet de statu quo, qui nous fait rester dans l’option par défaut plutôt que d’en changer activement. Le nudge ne combat pas le premier biais – il se sert du second pour le contourner.

C’est dire à quel point nos heuristiques guident nos décisions. Le problème, en milieu de travail, c’est que ces mêmes mécanismes, utiles au quotidien, deviennent parfois source de malentendu ou de tension – non pas parce que les gens font de mauvais choix, mais parce qu’ils en font de rapides, à partir d’informations incomplètes, sans en être conscients.

Une heuristique n’est pas un défaut de raisonnement. C’est un mécanisme naturel, qui peut, dans certains contextes sociaux, produire des conclusions très différentes d’une personne à l’autre.

Quelques heuristiques fréquentes en milieu de travail 

Ces biais sont nombreux et bien documentés. En voici quelques-uns qui reviennent régulièrement dans les dynamiques organisationnelles.

 L’heuristique de disponibilité 

On accorde plus de poids à ce qui nous vient facilement à l’esprit. Si un gestionnaire se souvient d’un échec récent, cette mémoire influencera son évaluation globale de l’employé, même si sa performance est solide : l’événement le plus saillant prend plus de place qu’il ne le mérite.

En situation de conflit, cela se traduit par une sélection inconsciente des faits qui appuient la perception qu’on a déjà : on «voit» ce qu’on croit avoir vu.

L’heuristique de représentativité 

On juge une situation à partir de sa ressemblance avec une catégorie connue. Un employé qui pose beaucoup de questions est-il curieux et engagé, ou résistant et difficile à gérer? La réponse dépend du modèle auquel on le compare instinctivement – lequel diffère d’une personne à l’autre.

Ce raccourci explique pourquoi deux gestionnaires peuvent évaluer le même comportement de façons opposées, en toute sincérité – d’où l’importance de critères fiables pour assurer une réelle équité procédurale.

 L’effet d’ancrage

La première information reçue agit comme un point de référence à partir duquel on ajuste – souvent insuffisamment – tous les jugements suivants. En entrevue ou au travail, la première impression qu’on se fait d’une personne, d’un projet ou d’une décision tend à colorer durablement la lecture de ce qui s’ensuit.

Dans un contexte de gouvernance, par exemple, un conseil d’administration qui reçoit une information initiale inquiétante sur un dossier interprétera souvent les développements ultérieurs à travers ce prisme, même si la situation a évolué.

 Le biais de confirmation

On cherche, souvent sans le réaliser, les informations qui confirment ce qu’on pense déjà, en accordant moins d’attention à ce qui la contredit. Ce biais est particulièrement actif dans les conflits interpersonnels : une fois qu’on s’est formé une opinion sur quelqu’un, chaque interaction devient l’occasion de la confirmer.

C’est là que les conflits s’enlisent. Non parce que les gens sont rigides, mais parce que leur cerveau sélectionne naturellement ce qui valide leur expérience.

Les conflits les plus tenaces ne sont pas ceux où l’une des parties a tort. Ce sont ceux où les deux parties ont raison – à partir de filtres différents. Reconnaître ces filtres permet de prendre de la hauteur sur le conflit .

Le recadrage comme rôle de leadership

Comprendre les heuristiques, c’est comprendre que le conflit n’est souvent pas là où il paraît : la tension n’est pas entre deux personnes, mais entre deux lectures d’une même réalité.

C’est là que le recadrage intervient. Recadrer, ce n’est pas convaincre l’autre qu’il a tort, mais créer les conditions pour qu’il voie la situation sous un angle qu’il n’avait pas considéré – ce qui suppose déjà d’abord pris conscience de ses propres filtres.

Pour un dirigeant qui joue ce rôle de médiateur – entre deux employés, entre une équipe et sa direction, ou avec un membre de son conseil –, cette conscience est le point de départ de toute intervention efficace.

Voici quelques postures qui soutiennent ce travail de recadrage.

Suspendre son propre jugement avant d’intervenir 

Avant de chercher à résoudre, on peut se demander : à quelle heuristique ai-je réagi moi-même? Quelle est ma première impression, et d’où me vient-elle? Cette pause, brève mais délibérée, distingue une intervention réfléchie d’une réaction réflexe.

 Nommer le mécanisme, pas la personne  

Dans une conversation difficile, nommer l’heuristique plutôt que le comportement change le registre : « J’ai l’impression que nos lectures de cette situation sont différentes – pouvons-nous prendre un moment pour comprendre d’où chacun arrive? » Cette ouverture suscite une tout autre réponse qu’une accusation comme : « Tu réagis à ta première impression ».

La première intervention crée de l’espace, la seconde le ferme.

Chercher ce qui est vrai dans les deux lectures 

Les heuristiques ne produisent pas des perceptions aléatoires : elles s’appuient toujours sur quelque chose de réel – une expérience passée, une information partielle, un contexte particulier. Recadrer, ce n’est pas décider qui a raison, mais trouver ce qui est vrai dans chaque lecture, et construire dessus.

Bien mené, ce mouvement transforme un affrontement, réel ou latent, en exploration – et c’est souvent dans cet espace que des solutions émergent, auxquelles aucune des deux parties n’aurait accédé seule. C’est précisément la force de la médiation comme mode de prévention et résolution des différends (PRSD).

Recadrer, ce n’est pas trancher. C’est ouvrir un angle que personne n’avait encore regardé et qui permet de voir autrement. 

Ce que ça change pour les dirigeants 

La compréhension des heuristiques est une compétence pratique, utile précisément où les dirigeants sont le plus sollicités : tensions d’équipe, désaccords stratégiques, conversations de recadrage avec un employé en difficulté.

Elle amène un changement de posture fondamental : on ne cherche plus à déterminer qui a raison, mais à comprendre comment chacun en est arrivé là – et ce que cela rend possible.

Une organisation où les leaders maîtrisent ce type de lecture traite ses conflits plus tôt, avec nuance, sans laisser de résidus. C’est le résultat d’une pratique qui commence par se reconnaître soi-même dans ces mécanismes.

En conclusion

Développer cette lecture chez vos leaders, c’est investir dans la raison d’être du Facteur Humain : des organisations où les tensions se transforment en compréhension plutôt qu’en rupture, au bénéfice des personnes et de la cohésion organisationnelle.

Voir aussi :  « L’évaluation du rendement : bien plus qu’un formulaire annuel » et « L’IA automatise la donnée. Qui va former le jugement? » – deux de nos publications qui abordent, sous un autre angle, la place du jugement et des biais cognitifs dans les décisions organisationnelles.

Vous souhaitez développer la capacité de recadrage de vos gestionnaires ou traverser une situation de tension organisationnelle avec plus de clarté ?

Le Facteur Humain accompagne les dirigeants et leurs équipes dans la compréhension des dynamiques humaines au travail – pour intervenir avec justesse, au bon moment et avec les bons outils. Pour en savoir plus : info@facteurh.ca

 

Références

Kahneman, D. et Tversky, A. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. Science, 185(4157), 1124-1131. https://doi.org/10.1126/science.185.4157.1124 [Article fondateur sur les heuristiques de disponibilité, de représentativité et dancrage.]

Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. Farrar, Straus and Giroux. [Synthèse grand public des travaux sur le jugement intuitif et les biais cognitifs.]

Thaler, R. H. et Sunstein, C. R. (2008). Nudge: Improving decisions about health, wealth, and happiness. Yale University Press. [Théorie du nudge; l’inscription automatique à un régime de pension en est l’exemple le plus cité.] 

 

Cet article présente de l’information générale et ne constitue pas un avis juridique ni ne remplace une consultation avec un conseiller juridique ou vos ressources humaines. Le Facteur Humain décline toute responsabilité quant à l’usage qui pourrait être fait de ces informations ou aux conséquences d’une décision prise sur cette seule base.